Bohicon, mercredi 29 juillet. Il est 23 heures passées. Les klaxons se font rares. Les commerces baissent progressivement leurs rideaux. Les derniers fonctionnaires ont quitté les bureaux de l’hôtel de ville depuis plusieurs heures. Le calme s’installe peu à peu dans ce quartier habituellement animé. Mais à mesure que la ville s’endort, un autre commerce s’éveille.
Sous des hangars et arbres situés en face de la mairie, quelques jeunes femmes scrutent chaque véhicule qui ralentit. Leurs regards croisent ceux des passants. Un geste discret ou quelques mots suffisent pour engager une négociation. « Un coup est à 2 000 francs. Si vous voulez toute la nuit, c’est à 10 000 francs », explique A., sans détour. Vêtue d’un pantalon collant et d’un tee-shirt gris, elle reste debout depuis plusieurs minutes, espérant voir s’arrêter un client.
Autour d’elle, les profils sont variés. De jeunes Béninoises côtoient des Nigérianes. Les tenues sont soigneusement choisies : robes très courtes, jeans découpés, hauts moulants… Chaque détail est pensé pour attirer le regard dans une rue où circulent encore quelques motos et voitures.
À quelques mètres seulement de l’hôtel de ville, les discussions sont brèves. Lorsqu’un accord est trouvé, le client repart généralement vers l’une des nombreuses auberges ou hôtels situés dans les environs. Quelques minutes plus tard, les femmes reviennent reprendre leur place, attendant une nouvelle opportunité.
Deux sites, deux réalités
En empruntant la voie bitumée qui longe le côté sud de la mairie, le décor évolue progressivement. Les lampadaires se font plus rares. L’obscurité gagne du terrain. Derrière des arbustes ou dans les recoins d’ateliers fermés pour la nuit, d’autres silhouettes apparaissent à proximité des auberges. Ici, le profil des travailleuses de sexe surprend.
La plupart sont des femmes d’un âge avancé. Certaines pourraient être des grands-mères. Elles portent les tenues traditionnelles (boba), un foulard attaché autour de la tête pour camoufler partiellement leur identité et une lampe torche en main, l’un des moyens pour signaler discrètement leur présence aux clients potentiels.
Un tarif aussi différent
« Un coup est à 1 000 francs. Pour toute la nuit jusqu’au petit matin, c’est 5 000 francs », indique S., assise sur un banc improvisé non loin d’une auberge. Plus discrets, ces sites attirent une clientèle à la recherche de prestations moins coûteuses.
Le froid, la pluie… et l’attente
Ce mercredi nuit, une fine pluie arrose Bohicon. Le vent souffle avec insistance. Les rares passants accélèrent le pas pour rejoindre leur domicile. Pourtant, aucune de ces femmes ne quitte son poste. Certaines enfilent un pull-over par-dessus leurs vêtements qui leur permet à la fois de lutter contre le froid et de mieux se fondre dans l’obscurité.
D’autres se réfugient dans des ateliers ou sous des hangars en attendant qu’un véhicule ralentisse ou qu’un piéton les aborde. Dans un atelier de menuiserie plongé dans l’obscurité, H. surveille discrètement la rue. «Seuls ceux qui ont vraiment “soif” sortiront sous cette pluie. Seule la fraîcheur pousse certains à rechercher de la chaleur», confie-t-elle avec un sourire mêlé cachant mal son désespoir.
Autour d’elle, quelques motos passent sans s’arrêter. Puis l’une d’elles ralentit. Quelques mots sont échangés. Une négociation rapide. Quand l’accord est trouvé, le couple improvisé disparaît dans la nuit en direction des établissements voisins.
Au-delà des apparences
Au-delà des apparences, les témoignages recueillis traduisent une réalité plus profonde. Derrière chaque femme se cache une histoire différente. Certaines évoquent le chômage, d’autres la charge de plusieurs enfants….
Pour les plus âgées, la prostitution constitue parfois le dernier recours après une succession de difficultés économiques. Pour les plus jeunes, elle apparaît comme un moyen rapide de gagner de l’argent dans un contexte marqué par la rareté d’emplois et la cherté de la vie. La présence de femmes venues du Nigeria illustre également la dimension transfrontalière de cette activité dans une ville-carrefour comme Bohicon, située sur l’un des principaux axes routiers du pays.
Un phénomène connu de tous
Les conducteurs de taxi-moto connaissent parfaitement ces différents sites. Les riverains aussi. Certains hôtels et auberges voisins voient défiler une clientèle régulière jusque tard dans la nuit. Pourtant, le marché fonctionne dans une relative discrétion. Les échanges sont rapides et chacun semble connaître les règles tacites qui régissent ces lieux.
À l’aube, lorsque les premiers commerçants installent leurs étals et que les agents communaux reprennent le chemin du travail, les “animatrices du marché nocturne” disparaissent. Les ateliers rouvrent, la circulation reprend et rien ne laisse deviner qu’au cours de la nuit, ces espaces ont abrité un marché où se négocient, dans l’ombre, des instants d’intimité contre quelques billets
